J’ai connu un monde avant les smartphones, les GPS et l’intelligence artificielle
J’ai eu la chance d’être né à la fin des années 70.
J’ai connu les années 80, 90, 2000… et aujourd’hui l’ère de l’intelligence artificielle.
Ce recul me permet d’observer quelque chose de particulier : l’évolution de notre rapport au monde, aux autres… et à nous-mêmes.
La technologie nous a apporté énormément mais elle a aussi profondément modifié nos comportements.
Quand j’étais enfant, j’allais voir mes amis en vélo. Je faisais plusieurs kilomètres pour les rejoindre sans les avoir appelés auparavant, souvent à l’improviste. Et j’étais toujours accueilli à bras ouverts par leurs parents.
Aujourd’hui, il faut parfois prévoir une rencontre plusieurs semaines à l’avance, confirmer la veille, puis le jour même, envoyer un message pour prévenir qu’on est arrivé… avant même de se voir.
Le téléphone nous a apporté la possibilité de tout contrôler : savoir où est l’autre, à quelle heure il arrive, s’assurer qu’il sera bien présent avant même de partir.
Quelque chose a changé dans notre manière d’être ensemble.
Nous avons gagné en efficacité mais avons-nous perdu en spontanéité ?
Le GPS nous guide… mais nous désoriente aussi
J’ai également connu l’arrivée du GPS dans les voitures.
Avant, lorsque je partais quelque part, je regardais une carte. Parfois, je me perdais en Belgique (j’habitais dans le nord de la France) puis je devais retrouver mon chemin seul. Sans le savoir, cela développait mon sens de l’orientation.
Aujourd’hui, pour aller d’un point A à un point B, presque tout le monde utilise un GPS ou son téléphone. Et si celui-ci cesse de fonctionner, cela devient immédiatement problématique.
Personnellement, j’essaie de limiter son utilisation, notamment à moto. Je regarde l’itinéraire avant de partir, je mémorise la route, puis je roule. Si je me trompe, je m’arrête et je vérifie.
Pourquoi ?
Parce que je me suis rendu compte d’une chose essentielle :
Ce que l’on n’utilise plus finit par s’atrophier.
Avant, mon sens de l’orientation était beaucoup plus développé. Aujourd’hui, je dois me le réapproprier.
Nous communiquons davantage mais nous nous rencontrons moins
Avant, nous passions du temps ensemble. nous jouions dehors, nous allions les uns chez les autres, nous racontions nos histoires face à face, les yeux dans les yeux.
Aujourd’hui, les enfants, les adolescents et même les adultes préfèrent souvent envoyer des messages, des SMS ou des audios.
Bien sûr, cela permet de contacter quelqu’un à n’importe quel moment mais cela crée aussi une distance invisible.
Nous échangeons constamment mais nous nous rencontrons de moins en moins.
Avant, lorsqu’on voulait voir quelqu’un, on allait simplement chez lui. On sonnait à la porte. C’était naturel.
Aujourd’hui, la communication numérique remplace progressivement la présence humaine.
Et maintenant, l’intelligence artificielle touche à notre façon de penser
Avec l’intelligence artificielle, nous franchissons une nouvelle étape.
Il ne s’agit plus seulement de se déplacer ou de communiquer, il s’agit désormais de réfléchir, d’écrire, de structurer ses idées.
Avant, nous envoyions des lettres, des cartes postales puis sont arrivés les SMS et les correcteurs orthographiques.
Aujourd’hui, il suffit parfois de quelques mots pour qu’un texte entier soit généré automatiquement.
Et c’est là que je m’interroge.
À force de déléguer notre réflexion, notre écriture et notre manière d’exprimer nos idées, ne risquons-nous pas de perdre une partie de notre singularité ?
De nombreux textes générés aujourd’hui se ressemblent en effet les formulations deviennent similaires, les structures de phrase aussi. On reconnaît de moins en moins la “patte” de chacun.
Sommes-nous réellement prêts à abandonner progressivement :
– notre sens de l’orientation,
– notre capacité à écrire sans correcteur,
– notre capacité à calculer mentalement,
– notre capacité à réfléchir par nous-mêmes,
– notre mémoire,
– notre attention,
– ou encore notre faculté à structurer une pensée…
simplement pour aller plus vite, avec le moins d’effort possible ?
Sommes-nous réellement conscients de ce que nous perdons au passage en favorisant systématiquement la facilité ?
Personnellement, je vois déjà les effets sur moi-même. Je n’ai pas besoin de lire des milliers d’études pour constater certains changements.
Et c’est aussi pour cela que je me considère chanceux d’être né à une époque où l’on apprenait encore à fonctionner sans assistance permanente.
Je m’interroge sincèrement pour les générations nées après les années 2010, qui n’ont jamais connu un monde sans smartphones, sans internet omniprésent, sans GPS ou sans intelligence artificielle.
Car lorsqu’on grandit avec une technologie qui pense, écrit, calcule, oriente et répond à notre place, que devient notre propre capacité à développer ces facultés ?
D’ailleurs, certaines mesures commencent déjà à émerger dans l’éducation : limitation des écrans, retour de certaines méthodes d’apprentissage, restrictions autour des téléphones ou des ordinateurs dans certains contextes scolaires.
Et ce qui me fait particulièrement réfléchir, c’est que plusieurs grands dirigeants de la Silicon Valley (ceux-là mêmes qui créent ces technologies) limitent fortement l’accès de leurs propres enfants aux smartphones et aux réseaux sociaux.
Quand les créateurs eux-mêmes protègent leurs enfants des outils qu’ils développent, cela mérite peut-être qu’on s’interroge collectivement.
Et maintenant arrivent les agents IA…
Et plus récemment encore, nous entrons dans une autre dimension : celle des agents IA.
Et là, le changement est encore plus profond.
Un agent IA peut aujourd’hui remplacer littéralement une équipe entière :
– répondre à notre place,
– écrire à notre place,
– organiser à notre place,
– négocier à notre place,
– créer à notre place,
– interagir à notre place.
Nous n’avons même plus nécessairement besoin de créer une entreprise composée d’êtres humains.
Nous pouvons imaginer demain des structures composées presque exclusivement d’agents artificiels.
Et c’est à ce moment-là qu’une question fondamentale apparaît :
Sommes-nous réellement prêts à tout déléguer ?
Et surtout dans quel but ? Dans le but de gagner du temps ?
D’aller plus vite ? D’éviter l’effort ?
Ou simplement de suivre une tendance technologique par peur d’être dépassés ?
Car c’est souvent ce que l’on entend :
“Si tu ne prends pas le train de l’IA maintenant, tu seras laissé de côté.”
Mais étant moi-même ingénieur informatique et ayant connu les différentes évolutions, je me questionne profondément.
Créer des agents IA n’est pas quelque chose d’inaccessible, la technologie est impressionnante, oui ! Fascinante même mais ce qui m’intéresse davantage, c’est ce que nous sommes en train de céder au passage.
Que restera-t-il de notre capacité à réfléchir seuls dans 10 ou 20 ans si chaque tâche intellectuelle est progressivement externalisée ?
Quelle sera la prochaine étape ?
Des puces connectées en permanence à une intelligence artificielle ?
Et est-ce réellement cela que nous appelons “l’évolution” ?
Car paradoxalement, malgré toute cette technologie censée nous simplifier la vie, je n’ai jamais vu autant de personnes :
– stressées,
– perdues,
– déconnectées d’elles-mêmes,
– mentalement épuisées,
– ou en quête de sens.
J’ai le sentiment qu’une véritable scission est en train de s’opérer.
D’un côté, une accélération permanente.
De l’autre, un besoin profond de revenir à soi, à l’humain, au discernement et à la présence.
Et c’est là que, selon moi, se situe la responsabilité individuelle.
Nous avons encore le choix. Le choix de subir la technologie ou de l’utiliser consciemment.
Le choix de conserver certaines capacités essentielles.
Le choix de continuer à penser par nous-mêmes.
Le choix de préserver notre singularité intérieure.
Et c’est pour cela que cette question est devenue centrale dans mon travail.
Non pas pour rejeter la technologie. Pas pour vivre dans la nostalgie d’une époque révolue bien que je suis nostalgique parfois je l’avoue.
Mais pour aider chacun à retrouver une forme de clarté intérieure dans un monde saturé de sollicitations, d’automatisation et de bruit.
Mais aussi et surtout pour aider à préserver quelque chose qui me semble essentiel :
notre capacité à rester alignés, lucides et profondément humains dans un monde qui accélère sans cesse.
Car plus la technologie évolue, plus la qualité de notre discernement devient importante.
Savoir utiliser les outils sans leur abandonner notre capacité à penser.
Savoir rester connectés sans nous déconnecter de nous-mêmes.
Savoir avancer avec le progrès sans perdre notre propre centre intérieur.
Au fond, peut-être que le véritable enjeu des prochaines années ne sera pas technologique mais profondément humain.
Et c’est probablement pour cela que nous avons plus que jamais besoin d’une forme de boussole intérieure.
Une boussole capable de nous aider à choisir consciemment ce que nous voulons conserver, développer… ou déléguer. Cette “boussole anti-chaos”, comme j’aime l’appeler.
Michael